Paula

J'ai rencontré une petite fille de 9 ans, je vais l'appeler Paula. Sa mère me signalait un changement de comportement chez sa fille. Elle me disait ressentir chez elle un malaise qui se traduisait par de l'agressivité envers ses proches, son père, sa mère et sa sœur, essentiellement par la parole avec des crises où il était difficile de la résonner. Une situation qui survint quelques jours après la rentrée des classes. C'est par le jeu que j'ai vu venir progressivement un calme se réinstaurer chez Paula. En toute discrétion, j'ai observé Paula jouer. Elle adore les petits personnages sous forme d'animaux à chacun desquels elle attribut un prénom. À un moment donné, Paula s'amusait a jeter ces petits personnages devant elle. Ces derniers volaient quelques mètres plus loin à tour de rôle. Dès que Paula avait fini de les lancer tous les trois, elle repartait les chercher et retournait se placer de la où elle les lançait à nouveau. Un rituel qui a duré un moment. J'ai alors pensé à l'espace transitionnel de Winnicott et à la bobine du petit fils de Freud avec le Fort-da. Un espace transitionnel que l'enfant se créé pour supporter et intégrer l'absence de sa mère. Ce n'est que mon point de vu mais avec la rentrée, Paula venait d'être arrachée au cocon familiale permanent du cadre des grandes vacances. Par le jeu elle a trouvé « béquille » à ce passage difficile qu'est la rentrée, peut-être vécue pour elle comme une insupportable séparation. Quelques semaines après, tout est rentré dans l'ordre, Paula était beaucoup plus sereine avec ses proches et a pu intégrer l'école avec beaucoup plus de légèreté et d'acceptation.

 

J'ai trouvé d'autres exemples de la symbolisation d'un malaise par le jeu chez l'enfant. Michel Soulé, dans « Jeu et soin » en parle très bien :

Donc, l’observation des jeux, même des plus discrets, peut servir pour la compréhension, tout en restant au niveau préverbal.

 

«  Il y a un ou deux ans, j’ai reçu en consultation (avec Antoine Guédeney) un petit garçon qui souffrait d’encoprésie. Au moment où j’évoque le mécanisme qu’il utilise, le petit garçon est installé sur un camion en bois. Il trouve alors le moyen d’ouvrir la porte du cabinet de consultation et d’entrer et de sortir, en ne laissant qu’un tout petit espace : il était parvenu à symboliser dans le jeu un mécanisme que nous essayions de comprendre sur le plan physiologique, avec son père et sa mère. Il était facile à ce moment-là de lui donner notre interprétation sur ce qui se passait et cela n’a pas manqué. Il a dit : « Je veux aller faire caca », et il est allé aux toilettes. Après, nous avons pu lui dire : « Tu vois, tu restais coincé entre les deux, tu peux sortir si tu veux, tu peux aller jouer à la salle d’attente ou rester avec nous. » Avec ce jeu-là, le petit garçon a explicité, symbolisé, un mécanisme physiologique, ce qu’il n’aurait jamais pu faire autrement.

 

Les enjeux intrapsychiques, tout à coup, se déploient donc sur une scène visible…

À cette époque-là, nous revoyions un certain nombre d’encoprésies qui n’avaient pas été guéries du tout par les différents intervenants… Ainsi arrivent en consultation un autre petit garçon, son père, sa mère. Ils sont reçus par un jeune psychiatre et moi-même… Pendant que le jeune psychiatre parle aux parents, l’enfant vient se mettre à côté de moi ; il y a une corbeille à papiers, il prend les crayons du psychiatre et, très finement, juste à côté de moi, il les casse minutieusement et y trouve une certaine satisfaction. Je lui donne l’interprétation suivante : « Est-ce que tu fais ça aussi chez ton grand-père ? » Il est alors très surpris et le père et la mère s’écrient : « Eh bien voilà, c’est tout le problème ! Il a deux grands-pères, un chez qui pour rien au monde il ne moufterait, mais l’autre lui passe tout. » Et à partir de là, nous, nous avons pu faire circuler… »

 

Plus loin il parle de la différence entre un jeu « libre » et un jeu à but éducatif.

«  Est-ce que vous pensez qu’on laisse toujours autant jouer l’enfant ? N’y-a-t-il pas une recherche de « production » dans les écoles maternelles, et même dans les crèches ?

Oui, bien sûr. On cherche par le jeu à entraîner l’enfant vers des apprentissages très précoces. Je ne sais pas si c’est encore du jeu.

Tous ces jeux, dits « éducatifs », sont donnés aux enfants avec une arrière-pensée : favoriser un développement psychomoteur et intellectuel plus précoce.

Ne peut-on pas jouer pour jouer, simplement ?

Mais oui ! ll me vient une réflexion à ce sujet : une de mes petites-filles, lorsqu’elle était en secondaire, avait été enthousiasmée par le chinois parce que, au début, on vous apprend les pictogrammes. Et tout le monde s’extasiait : elle apprenait le chinois ! En fait non, elle avait trouvé un jeu qui était de faire tous les pictogrammes les uns derrière les autres. Il y a une distinction très nette entre ce qui était des jeux et l’apprentissage d’une langue avec la grammaire, etc. »

Propos recueillis dans Soulé Michel, « Jeu et soin », Enfances & Psy, 2001/3 (no15), p. 65-71. DOI : 10.3917/ep.015.0065. URL : https://www.cairn.info/revue-enfances-et-psy-2001-3-page-65.htm)

Il ajoute que l'enfant n'est pas dupe et remarque très bien quand le jeu devient un apprentissage !

L'art-thérapeute dans sa complémentarité aux professions éducatives, à la vocation de proposer un espace transitionnel afin de laisser libre cours au jeu de l'enfant ou de l'adulte pour pouvoir, pourquoi pas, déplacer un malaise, une difficulté, une souffrance à travers le jeu.

Entretien avec la matière

En classant la peinture dans le figuratif purement esthétique ou l’abstrait purement cérébral, on a évité au public d’affronter la réelle signification de la peinture, en la réfugiant dans « l’idée », les artistes et spectateurs furent catalogués, rangés dans des boîtes ! Si tu fais du figuratif tu n’es pas un peintre qui pense puisque tu ne fais que dans la reproduction esthétique. On peut entendre « Je ne vais pas voir Rubens au Louvre, ses oeuvres sont trop belles pour être animées d’autre chose ». « Je n’irai pas voir Soulage, on n’y comprend rien ». Résultat, le public s’est éloigné de la peinture. Belle méprise à mon sens.

 

Si l’on n’y comprend rien, c’est peut-être justement pour que l’on s’intéresse uniquement au médium, à la matière, au rapport de l'artiste avec la matière, prendre en compte les désirs de la matière et peut-être ceux de l'artiste. Soulage dira, « J’aime l’acte de peindre enraciné dans la matière ». La complicité qu’il entretient avec la peinture nous rappelle un juste équilibre entre l’homme civilisé et la nature, peut-être la sienne, et tiré des préceptes du Taoïsme, l’homme respectueux de la matière « Agir sans rien projeter/guider sans contraindre, c’est la vertu suprême. »

 

Le relief demande qu’on le touche, il nous montre sa réalité et le souvenir du passage du pinceau du maître, l’empreinte immortalisée du peintre, la magie de la peinture opère, un troisième élément né de cette réalité construite par le médium abstrait au départ. La matérialité de la toile prend vie, c’est l’âme du tableau comme ring des conflits subjectifs du peintre. Le médium n’est pas relégué au second plan mais bien au premier car l’idée de départ n’est plus qu’un prétexte.

 

Avec Rembrandt et Odd Nerdrum aujourd'hui, il est question de composer un figuratif avec la construction abstraite de la matière, lorsque l’on regarde un tableau de Odd Nerdrum, on ne peut ignorer la dimension structure, l’abstrait est structuré, le médium justement posé construit son tableau, les touches épaisses, posées les unes sur les autres accomplissent petit à petit l’édifice pour faire sortir un sujet de la toile par la juste composition de la lumière. Le peintre sculpte sa peinture, il gratte, repose, lacère, ponce, enlève, remet, joue du glacis, comme si une lutte s'œuvrait sous nous yeux entre pulsions de vie et pulsions de mort.

Tout comme Lucian Freud, Nerdrum réussi à relier une forme d’abstraction à l’illusion du figuratif. Les portraits sont incroyablement justes mais révèlent dans le chaos quelque chose de l'ordre de l'ineffable. Voir http://nerdrummuseum.com

 

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